LES DIFFÉRENTES DOCTRINES DU ROMAN

 

LA THÉORIE DES FAUSSES PÉRICOPES

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Il est important de relever les erreurs doctrinales contenues dans le Roman Pseudo-Clémentin, dont la théorie des fausses péricopes. En effet, il faut savoir que la littérature clémentine réfute les fausses interprétations de la Torah et les "erreurs" ajoutées au Livre de Moïse. (Homélies 2, 38)

 

L’ensemble de la théorie pourrait se résumer de cette façon : Jésus, le vrai Prophète, a été envoyé par D.ieu pour remettre à jour la Torah de Moïse ayant été déformée par les faussaires. Or, il est important de noter que c’est seulement en suivant l’enseignement du Messie, que l’on peut discerner dans les Écritures, la vérité de l’erreur (Homélies 3, 49) puisque selon les Homélies, la Torah a été contaminée par l’ajout de fausses péricopes (Homélies 2,38 ; 3,43,2 ; 16,5) dont les commandements cultuels (Homélies 2,44 ; 3,52) concernant le Temple. (Homélies 2, 44). Par conséquent, la fonction du vrai Prophète est d’indiquer les fausses péricopes contenus dans la Bible. (Homélies 3, 18)

 

À noter que la tradition rabbinique actuelle veut au contraire, que la Torah se soit transmise oralement de façon ininterrompue depuis Moïse ; le Pirké Avot prouve cette continuité en ces termes : Moïse reçut la Torah au Sinaï et la transmit à Josué, Josué aux Anciens, ceux-ci aux Prophètes, ceux-ci aux hommes de la Grande Assemblée. (Pirké Avot 1 :1)

 

Or, pour donner un premier exemple, la tradition pétrinienne considère que les mauvaises pensées et les mauvaises actions attribuées à D.ieu, à Abraham, à Moïse ou encore aux Prophètes du Tanakh résultent d’interpolations mensongères comme il est dit : « Nous ne voulons pas dire en public, que ces péricopes ont été ajoutées à nos Livres car cela effraierait les foules ignorantes. » (Homélies 2, 39, 2). En effet, bien que Moïse transmit oralement la Torah avec les commentaires requis, lorsqu’elle fut mise par écrit, la Torah « accueillit certains ajouts et des mensonges hostiles au D.ieu unique, Créateur du Ciel et de la terre. » (Homélies 2, 38, 1) et tout ceci pour une raison bien précise : cette folie fut permise de façon à reconnaître les audacieux qui ne font pas la part des choses ; et les fidèles du Prophète de vérité qui eux, écartent les paroles hostiles à D.ieu. Autrement dit, la Torah contient des pièges visant à éprouver la foi de ceux qui la lisent, et à duper ceux qui ne sont pas aptes à la comprendre.

 

Le dilemme qui se pose à Pierre dans le Roman Pseudo-Clémentin est donc le suivant : s’il dénonce les interpolations de la Torah, il heurterait les Juifs vénérant l’ensemble des Écritures et il éveillerait également la méfiance des non-Juifs quant à leur authenticité. Face à cette difficulté, Pierre enseigne alors que s’il faut affirmer « publiquement » l’authenticité de l’ensemble des Écritures, il n’en demeure pas moins qu’il faut « en privé » réserver l’explication de ces interpolations, à quelques-uns par un enseignement ésotérique.

 

Une fois cette théorie des fausses péricopes exposée au nom de Pierre, une question s’impose d’elle-même : sur quelle base peut-on trier entre le bon grain et l’ivraie dans les Écritures ? Pierre ne peut recourir à un principe tiré des Écritures elles-mêmes car comment savoir s’il ne s’agirait pas d’un passage corrompu ? De plus, Pierre lui-même, ne peut se fonder sur ses propres capacités et par conséquent, les hommes ont forcément besoin qu’un principe extérieur vienne retravailler l’interprétation des Écritures et ce principe, n’est autre que le Prophète de vérité lui-même étant donné que son enseignement est infaillible. (Homélies 3, 11, 2)

 

Néanmoins, il est important de relever que le fidèle doit se heurter à une autre difficulté considérable : la dernière émanation du Prophète de vérité, soit Jésus lui-même, ayant disparu, comment peut-on avoir accès à son discernement ? Selon le Roman Pseudo-Clémentin, les fidèles n’ont pas d’autre choix que de se tourner vers les disciples du dernier Prophète de vérité, dont Pierre est la figure principale.

 

Voici donc la règle principale énoncée au nom de la tradition pétrinienne : « Tout ce qui est dit ou écrit contre D.ieu est faux. » (Homélies 2, 40, 1) ; suit également une série d’exemples bibliques à rejeter étant donné qu’ils pourraient laisser croire que le Créateur ment ; qu’il ignore les secrètes pensées des hommes ; qu’il se repent ; qu’il est jaloux ; qu’il endurcit le cœur ; qu’il rend muet, sourd ou aveugle ; qu’il raille, qu’il est impuissant et injuste ; qu’il crée le malheur ; qu’il désire résider sur le mont Sion ou sous une tente ; qu’il goûte l’odeur de la graisse des sacrifices comme il est dit : « Puisque nous sommes d’accord sur le fait que D.ieu connaît tout à l’avance, il s’ensuit nécessairement que les Écritures mentent lorsqu’elles disent que D.ieu ignore mais qu’elles expriment la vérité lorsqu’elles disent que D.ieu connaît. » (Homélies 2, 50, 3) ou encore : « Adam ne commettait pas de transgression, lui qui fut conçu par les mains de D.ieu ; Noé ne s’enivrait pas, lui qui a été trouvé l’homme le plus juste du monde entier ; Abraham n’était pas uni à trois femmes en même temps, lui dont la tempérance lui a valu d’avoir une nombreuse postérité ; Jacob non plus n’avait pas de rapport intimes avec quatre femmes, dont deux étaient même sœurs, lui qui a été le père de douze tribus et qui a annoncé la venue de notre Maître ; Moïse n’était pas un meurtrier et ce n’était pas auprès d’un prêtre des idoles qu’il apprenait à juger, lui qui a été le Prophète de la Loi de D.ieu pour le monde entier et dont on a témoigné qu’il a été, par la droiture de sa pensée, un intendant fidèle. » (Homélies 2, 52, 2). En fait, Pierre ne propose rien de moins, que de sauver l’image d’un D.ieu Créateur entièrement bon par une lecture « sélective » de la Torah ; le but est de donner un nouveau visage au Maître du monde en accord avec les valeurs dites évangéliques : « Il est le D.ieu unique, Seigneur et Père, bon et juste, Créateur, patient, plein de pitié, nourricier, bienfaisant ; il donne pour règle l’amour des hommes, il conseille la chasteté ; il est éternel et l’auteur d’êtres éternels, il est hors de toute comparaison ; il fait sa demeure dans les âmes des êtres bons ; il n’a pas de place et il se déplace ; il a fixé le vaste monde comme un centre, déployé le Ciel et condensé la terre ; il a réparti les eaux et disposé les astres dans le Ciel, fait jaillir les sources et naître les fruits, élevé les montagnes et donné les limites à la mer, réglé les vents et leurs souffles ; par le souffle de sa volonté, il a assuré, dans l’océan infini, la sécurité de l’enveloppe solide. » (Homélies 2, 45, 1-2)

 

À la lumière de toutes ces informations, il convient de déclarer aisément que selon la littérature clémentine, toutes les « paroles qui calomnient D.ieu, le Créateur du Ciel (…) n’ont pas été écrites par une main de Prophète ; voilà pourquoi elles s’opposent, à l’évidence, à la main de D.ieu qui a tout créé. » (Homélies 3, 46) ; en conséquence, la Torah est donc bien loin de revêtir un caractère authentique. 

 

À noter que selon les Homélies, si Jésus dit aux Sadducéens : « Vous vous trompez parce que vous ne connaissez pas le vrai des Écritures ; aussi ignorez-vous la puissance de D.ieu. » (Matthieu 22 :29) c’est forcément que certains hommes ignoraient « le vrai des Ecritures, et donc qu’il y a manifestement du faux. » (Homélies 3, 50, 1) ; la doctrine des fausses péricopes exprime donc l’idée selon laquelle, chaque homme doit devenir un « changeur éprouvé » mais que « si l’on a besoin de changeurs ; c’est que, à la monnaie éprouvée, se trouve mêlée de la fausse. » (Homélies 18, 20, 4)

 

Pour conclure, il est également intéressant de constater que le rédacteur des Reconnaissances a écarté cet enseignement étant donné que celui-ci était susceptible de jeter le trouble quant à la véracité de l’ensemble du canon biblique officiel ; et justifier ainsi, le rejet des Écritures par les adeptes de Marcion. En effet, malheureusement, au centre des propos de Pierre réside la conviction que la Torah contient des mensonges et ne serait donc pas infaillible.