L’INFLUENCE ÉBIONITE DANS LA LITTÉRATURE CLÉMENTINE 

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Dans la littérature clémentine, la tradition pétrinienne est fortement attachée au monde de la Torah ; elle prolongerait ainsi, la doctrine des « pauvres » de Jérusalem et ne reconnaîtrait que l’Évangile de Matthieu. En effet, ancré dans un anti-marcionisme virulent, la tradition pétrinienne ne recevra que l’Évangile de Matthieu tandis que Marcion n’acceptera que l’Évangile de Luc, en complément des Lettres de Paul.

 

En fait, à la lumière de ces informations, il est donc tout à fait possible de croire que le Roman Pseudo-Clémentin s’est basé sur un substrat de traditions authentiques remontant certainement aux premiers opposants de Paul extrêmement proches de l’Église de Jérusalem dirigée par Jacques (Galates 2 :12) ; soit peut-être même au parti des « pharisiens qui crurent » (Actes 15 :1) lesquels, se sont heurtés à Paul sur la circoncision et sur l’observance légaliste de la Torah pour les non-Juifs. (Actes 15 :5). À ce sujet, le Livre des Actes déclare au nom de Jacques : « Ayant appris que quelques hommes partis de chez nous et auxquels nous n'avions donné aucun ordre, vous ont troublés par leurs discours et ont ébranlé vos âmes. » (Actes 15 :24)

 

Nous citerons donc Schoeps lequel, émet l’idée que les ébionites étaient des pharisiens « croyants en Jésus » ayant participé au Concile de Jérusalem (Actes 15 :5) et qui seraient bien évidemment, restés zélés pour la Torah. (Actes 21 :20). Pour F. C. Baur, les Pseudo-Clémentines témoignent aussi de l’existence d’un groupe anti-paulinien au début du christianisme, né durant la vie même de Paul (16).

 

Néanmoins, il est important de ne pas mélanger cette « ébionisme du départ » avec « l’ébionisme du second siècle » ayant plutôt mené le combat contre l’essor de la gnose marcionite. En termes plus simples, les disputes citées dans le Livre des Actes [excluant Jacques] entre les pharisiens et Paul, ne correspondent certainement pas aux disputes citées dans ce Roman entre les ébionites du second siècle et les marcionites qui représentent plutôt le paulinisme déviant. En effet, en 1949, si Schoeps définit dans sa « Theologie und Geschichte des Judenchristentums », les pseudo-clémentines comme un écrit ébionite ; selon lui, la source du Roman, serait plutôt dû à un judéo-chrétien ébionite en pleine dispute contre les marcionites gnostiques. Dans le même élan, Leclerc attribua également certains passages des Pseudo-Clémentines à un auteur ébionite ayant vécu au second siècle (17)

 

Nous nous retrouvons donc face à un groupe judéo-chrétien souhaitant établir un contraste entre Jacques et Paul [ou Simon/Marcion] ou encore, entre Pierre et Paul [ou Simon/Marcion] ; la question est donc la suivante : Qui sont les judéo-chrétiens de mouvance ébionite ?

 

Présents dans la Syrie du 2nd siècle jusque dans les environs du 5ème siècle, les ébionites nous sont connus par deux sources hérésiologiques, principalement par celles d’Irénée de Lyon et par celles d’Épiphane de Salamine. Si nous devons demeurer prudent avec les écrits d’Épiphane, ou encore dans l’association des clémentines avec les ébionites ; malgré tout, nous pouvons apercevoir des caractéristiques distinctives : l’étude de la doctrine « des deux rois » révèle bien une appartenance à un groupe judéo-chrétien ayant eu une certaine filiation au dualisme Juif gnostique. En effet, dans sa notice sur les ébionites, Épiphane mentionne que les ébionites utilisaient un texte de Clément et « les Itinéraires de Pierre » … Or, parmi les points permettant de rapprocher les ébionites des groupes gnostiques, Épiphane rapporte que les ébionites croyaient que D.ieu avait placé côte à côte, le Christ et le diable, et qu’il avait attribué au Christ le monde à venir. (Panarion 16, 2) ; une telle référence si précise et comparable avec la doctrine « des deux rois » accompagnée de la mention des Itinéraires de Pierre, semblerait indiquer qu’il existait clairement une relation entre les clémentines et les ébionites.

 

Comme nous l’avons déjà aussi souligné dans les parties précédentes, certains sont également d’avis que « l’Écrit de base » se serait en fait, inspiré d’un apocryphe portant le nom des « Montées de Jacques » ; Épiphane de Salamine le décrit aussi comme un écrit ébionite, traitant des différentes montées de Jacques au Temple et de ses exposés contre la "liturgie sacrificielle" ainsi, que ces accusations contre Paul. (Épiphane dans son Panarion 30, 16, 6-9) ; soit des traits caractéristiques de l’ébionisme en général.

 

Phillipe Terrien dans son Mémoire (18) sur les clémentines, relève que selon Épiphane et son Panarion, les judéo-chrétiens ébionites utilisaient une liste assez similaire à celle du Roman Pseudo-Clémentin : ils reconnaissaient Abraham, Isaac, Jacob, Moïse, Aaron et Josué mais rejetaient d’autres Prophètes comme David et Salomon. Ils disaient que le Christ était le Prophète de la vérité et également, le Fils de D.ieu par promotion ; ils n’acceptaient que le Pentateuque et les Évangiles, et encore pour le premier, rejetaient certains passages. En effet, Phillipe Terrien explique que selon Épiphane, les ébionites utilisaient un texte de Clément et les « Itinéraires de Pierre » (Panarion 15,1) ; ils associaient également Adam et le Christ (3, 3) ; ils rejetaient certains Prophètes (15,2 ; 18,4) ; ils s’appuyaient sur certains usages de Pierre (15,3) ; ils rejettent les sacrifices (16, 4-5) ; ils ont une forte hostilité envers Paul (16,8) ; ils nomment Jésus « Prophète de vérité » (18,5) et ils rejettent certains passages du Pentateuque (18,7) tout en misant principalement leurs doctrines sur l’importance de la pureté (21, 1 ; 22, 10).

 

Toutes ces doctrines sont bien présentes dans le Roman qui nous présente un Jésus comparable en tous points à Moïse, censé nous sauver par son enseignement et par sa mission prophétique. Et comment ? En abolissant les sacrifices et en restaurant la Torah dans sa pureté originelle [loin de tous ajouts postérieurs]. En conséquence, il est fort probable que selon les récits clémentins, le baptême remplace les sacrifices et efface les péchés. (Reconnaissances 1, 39, 2). Or, à ce sujet, il est important de relever les contradictions évidentes avec les Écrits Nazaréens : « C'est pourquoi fais ce que nous allons te dire. Il y a parmi nous quatre hommes qui ont fait un vœu ; prends-les avec toi, purifie-toi avec eux, et pourvois à leur dépense, afin qu'ils se rasent la tête. Et ainsi tous sauront que ce qu'ils ont entendu dire sur ton compte est faux, mais que toi aussi tu te conduis en observateur de la Torah. » (Actes 21 :23-34) ; il est même d’ailleurs intéressant de constater que le Livre des Actes nous parle d’un Paul pro-Torah amenant des sacrifices au Temple pour prouver son attachement à la Loi de Moïse tandis que justement, le Roman clémentin non seulement l’accuse de l’avoir aboli mais en plus, dénigre l’utilité des sacrifices en Jésus. Dans ce cas précis, la contradiction avec le Livre des Actes est vraiment paradoxale.  

 

À noter que le dualisme des Homélies serait selon certains, l’héritier d’une tendance plus proche du Judaïsme fortement imprégnée de "mysticisme qumrânien" ; dans le même élan, Simon Claude Mimouni nous fait remarquer qu’il existait plusieurs mouvements chez les ébionites dont aussi des "ébionites esséniens" et que toutes les doctrines gnostiques présentes dans le Roman dont celles des « deux rois » témoigneraient d’un attachement clair, toujours selon Mimouni, aux textes ésotériques esséniens.

 

Autre avis des chercheurs : étant donné que pour les clémentines, Jésus est l’ultime incarnation du Prophète de vérité après que celui-ci est traversé les générations, en Adam, Noé, Abraham ou encore en Moise ; certains en concluent que cette doctrine était présente chez un groupe judéo-chrétien, nommé les "elkasaïtes" qui enseignaient que le Christ était d’abord venu en Adam, puis en Jésus.  En effet, selon les Homélies, le Vrai Prophète existe depuis le début de la Création et passe d'une génération à l'autre jusqu'à l'avènement du vrai Prophète, qui est Jésus ; ceci nous conduit également vers une doctrine elkasaïte. (selon une note de « Le Boulluec » sur III, 20, 2). Dans le même élan, Dominique Coté affirme que, grâce au Roman Pseudo-Clémentin, l’on a pu reconstituer tout un milieu judéo-chrétien situé dans la Syrie du 2nd siècle caractérisé par son ésotérisme, son gnosticisme et ses affinités avec l’elkasaïsme ou encore l’ébionisme (19). Toujours dans le même élan, comme le suggère L. Cirillo, citant une remarque d'Origène, la théorie des fausses péricopes liée à celle du vrai Prophète, a probablement une origine elkasaïte (20). Pour terminer, le bibliste F. Manns écrit également que l’on considère que les doctrines de base comme celles du vrai Prophète, du baptême ou encore du rejet des sacrifices font état d’une communauté judéo-chrétienne marginale, baptiste ou ébionite pouvant éventuellement remonter aussi à un homme du nom d’Elkasaï ayant reçu un livre du Ciel : son livre rejetait certains passages de la Torah et entièrement la doctrine de Paul. (Les Pseudo-Clémentines, Homélies et Reconnaissances, État de la question, F. Manns)

 

Arrivé à ce stade, il est aussi important de préciser que les véritables Nazaréens présents "au premier siècle" sont parfois assimilés aux ébionites par plusieurs chercheurs ; ici, ne sont visés que les "ébionites" complétement en dehors de ce que nous croyons être le mouvement Nazaréen authentique. À l’époque du Second Temple, le mouvement Nazaréen a malheureusement, commencé à se fractionner sérieusement, et d'une unique communauté commençait à sortir plusieurs mouvements : les judéo-chrétiens jacobiens, les judéo-chrétiens pétriniens, les judéo-chrétiens pauliniens, les judéo-chrétiens esséniens, les judéo-chrétiens johanniques, etc… ou encore notons les adeptes du docétisme, les gnostiques cités par les Apôtres, etc…etc… Par conséquent, bien que plusieurs noms apparaissent dans les écrits historiques, les judéo-chrétiens désignent un groupe semblable en tous points, dans la pratique de la Torah, dans la circoncision ou encore dans le suivi des traditions orales, etc… Néanmoins, force est de constater que nous trouvons parfois, d’énormes points de divergence : certains adhérents en Jésus croyaient en la naissance virginale, d’autres rejetaient Paul, d’autres rejetaient les sacrifices, etc… etc…

 

En conclusion, comme on peut le constater au travers du Roman ou encore au travers de tous ces différents avis, le Roman Pseudo-Clémentin, s’il tire bien évidemment son origine du judéo-christianisme de « l’Église Mère » de Jérusalem et que certaines traditions sont authentiques ; nous ne pouvons malgré tout, nier une franche rupture avec le Livre des Actes qui est bien plus sérieux, ou encore avec les autres Écrits Nazaréens eux-mêmes.

 

En d’autres termes, si l’on veut étudier le Roman Pseudo-Clémentin, il nous faudra le prendre avec des "pincettes" étant donné que son judéo-christianisme est loin d’être le reflet exact du "judéo-christianisme" de Jacques ou encore de Pierre.

 

Comme nous l’avons détaillé plus haut, le judéo-christianisme présent dans les clémentines, s’il vient bien d’un mouvement Nazaréen de Torah authentique, a rapidement dévié vers une mouvance dite « ébionite » ou encore, selon certains avis, vers une mouvance « essénienne » ou « elkasaïte » au point d’émettre des doctrines jugées déviantes de nos jours.