LES DIFFÉRENTES DOCTRINES DU ROMAN

UN DUALISME PROCHE DU GNOSTICISME

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Selon le Roman Pseudo-Clémentin, les deux mondes, soit le monde présent et le monde futur, sont gouvernés par deux rois. Établis par D.ieu, ces deux chefs, l’un bon, l’autre mauvais, gouvernent respectivement le monde futur et le monde présent ; ils ont reçu de D.ieu toute autorité pour gérer ceux choisissant de se placer ou non, sous leur domination comme il est dit : « Quand le Prophète de vérité est venu, il nous a enseigné que le Créateur de toutes choses, D.ieu, a accordé deux royaumes à deux rois, un bon et un mauvais, donnant au méchant le royaume du monde présent avec une loi disant qu’il aurait la faculté de châtier les injustes, et au bon l’âge éternel à venir. Il a rendu chacun des hommes libre d’avoir la faculté de se donner à qui il veut, ou au méchant présent ou au bon à venir. » (Homélies 15, 7, 4)

 

Selon cet enseignement, ce serait aussi pour cette raison qu’il était impératif pour les non-Juifs de cesser les sacrifices aux dieux et de vivre dans la débauche puisque, comme nous l’avons compris, c’est de cette manière qu’ils se plaçaient sous l’emprise des démons et de leur chef dont le nom est « le mauvais roi. » (Homélies 3, 19 ; 7, 1-5 ; 8, 19, 21-22 ; 15, 7-8)

 

D.ieu ayant défini deux royaumes, a également établi aussi deux âges ; il a décidé que soit donné le monde présent au roi mauvais étant donné que celui-ci est de courte durée et passe rapidement ; a contrario, il a choisi de donner au bon roi, le monde futur, long et éternel comme il est dit : « D.ieu ayant défini deux royaumes a établi deux âges ; il a décidé que soit donné au mauvais le monde présent parce qu’il est de courte durée, qu’il passe rapidement mais il a promis de donner au bon l’âge à venir, parce qu’il est long et éternel. » (Homélies 20, 2, 2) À noter que D.ieu, comme le précisera Pierre, a fait l’homme doué d’un libre arbitre, soit avec une aptitude lui permettant faire ses propres choix : soit ces désirs seront portés vers le mauvais roi, soit vers le bon roi ; soit vers ce monde, soit vers le monde futur comme il est dit : « Aussi deux voies lui ont-elles été proposées, celle de la Torah et celle de l’absence de la Torah ; et deux royaumes ont été définis, l’un dit des Cieux, l’autre de ceux qui règnent maintenant sur terre. » (Homélies 20, 2, 4) ou encore : « De ces deux rois, l’un cherche à évincer l’autre, sur l’ordre de D.ieu. Chacun des hommes a la liberté […] d’obéir à celui qu’il veut, pour faire le bien ou le mal. Mais si l’on choisit de faire le bien, on devient la propriété du bon roi futur ; et si jamais quelqu’un fait le mal, il devient le sujet du mauvais roi présent. » (Homélies 20, 4, 1-2)

 

Toutes ces notions font assez « Satan vs. D.ieu (ou Jésus) » et ne représentent pas forcément l’ampleur des enseignements Juifs selon lesquels, Satan n’est qu’une créature d’Hashem accomplissant ses moindres désirs. Ce n’est également pas sans rappeler l’hérésie du Sage Elicha ben Abouya lequel a cru, selon le Talmud, en l’existence non pas d’un D.ieu mais deux puissances dominatrices, celle du « Bien » et du « Mal ». En effet, le Talmud rapporte que Elicha ben Abouya a été témoin d'une injustice et que, lors d'une expérience mystique, a vu le Métatron [un Ange] ''assis'' dans les Cieux, soit en posture divine ; Elicha en a donc inféré, influencé par les doctrines gnostiques environnantes, qu'il existait ''deux puissances'' régnant dans le monde.

 

Néanmoins, il est vrai que nous pouvons au moins tenter de rapprocher la notion des deux rois d’autres enseignements plus connus selon lesquels, D.ieu a donné ce monde à Essav [le mauvais roi] et le monde futur à Yaakov [le bon roi] ou encore de ceux de Yohanan : « Nous savons que nous sommes de D.ieu, et que le monde entier est sous la puissance du Satan. » (1 Yohanan 5 :19) et même de Yaakov : « Adultères que vous êtes ! Ne savez-vous pas que l'amour du monde est inimitié contre D.ieu ? Celui donc qui veut être ami du monde se rend ennemi de D.ieu. » (Yaakov 4 :4)

 

Pierre enseigne également une « vérité des êtres » telle que les extrêmes se trouvent séparés en deux parts opposées comme il est dit : « Dès le commencement, lui qui est le D.ieu Un et Unique a fait le Ciel et la terre, le jour et la nuit, la lumière et le feu, le soleil et la lune, la vie et la mort. » (Homélies 2, 15, 1) ; en soi, toutes les choses existantes viennent « sous une forme double et opposée » (Homélies 2, 33, 2). Les syzygies sont ainsi, ordonnées par couple ; par exemple : « le monde présent est femelle et enfante les âmes comme une mère ses enfants ; le siècle à venir est mâle, comme un père qui accueille ses enfants. » (Homélies 2, 15, 3)

 

La dimension gnostique de ces enseignements judéo-chrétiens apparaît surtout avec l’utilisation du terme « syzygie » ; ce terme grec fut souvent utilisé dans les milieux dits gnostiques pour devenir l’un de leurs traits distinctifs. Pour certains, la syzygie était le mode d’organisation des émanations du D.ieu suprême nommé les éons ; ces émanations étaient régies par le principe de la syzygie, une relation binaire entre un principe mâle et un principe femelle joignant les éons [émanations] les uns aux autres. En d’autres termes, la « doctrine des deux rois » revêt une forme de dimension gnostique mais également et surtout, la doctrine des « prophéties mâles et femelles » car comme nous l’avons déjà vu, les « syzygies de Prophètes » dans les Homélies unissent un faux prophète, représentant de la prophétie féminine et un bon Prophète, représentant de la prophétie masculine. À noter que selon Giovanni Battista Bazzana, l’appartenance des « syzygies » à la Grundschrift, soit à l’Écrit de Base lui-même aurait été soutenue par plusieurs chercheurs dans ce domaine (22).

 

Dans le « dualisme prophétique mâle-femme » proposé dans le Roman, nous pouvons aussi retrouver un combat entre Pierre et Simon extrêmement intense. En effet, lorsque commencent les débats doctrinaux, ce dualisme est affiché comme un véritable programme. Cependant, selon certains avis, il serait possible de démontrer que le dualisme évoqué dans cette littérature clémentine fait plutôt référence à une tradition extérieure au Roman, dont le duel « Pierre-Simon » n’est qu’un avatar car comme nous le savons, certains judéo-chrétiens se sont levés contre les mouvements marcionites gnostiques ayant utilisé Paul pour dévier des voies de « l’Église Mère » de Jérusalem. Il semblerait donc que le rédacteur du Roman Pseudo-Clémentin ait mêler les enseignements de Simon et de Marcion confondus et malheureusement, très largement répandus dans la Syrie des premiers siècles. En d’autres termes, la littérature clémentine inspirée par un judéo-christianisme, associe Pierre et Simon dans son combat contre Marcion. À ce sujet, il est aisé de comprendre que l’insistance de Pierre sur la bonté et la justice de D.ieu est une réponse claire aux doctrines marcionites décrivant le D.ieu de l’Ancien Testament, de la vieille Bible, comme étant un D.ieu contraire au D.ieu « bon » de l’Évangile duquel, provient l’Esprit du Messie. En effet, comme on le sait, Marcion était considéré faussement comme étant un disciple de l’Apôtre Paul ; il était vu comme le propagateur par excellence d’un « dualisme chrétien » absolu entre le D.ieu de l’Ancien Testament et celui du Nouveau Testament.

 

Il est également intéressant de constater que le combat entre Pierre et Simon s’inscrit également dans le cadre de la rivalité entre Jérusalem et la Samarie ; Pierre est caractérisé par son origine judéenne, et Simon est un samaritain par excellence. Dans les Écrits Nazaréens, cette rivalité est également présente comme il est dit : « Vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs. » (Jean 4 :22)